Rigolotes chrOniques futiLes et insoLentes

Du culturel, de manière incontestablement partiale et grinçante.

POUR MON PLAISIR ET MA DELECTATION CHARNELLE – Pierre Combescot juillet 29, 2009

Auteur français / Roman historique / Grasset / 188 pages

Avec un titre aguicheur et une trame historique des plus alléchantes – 1415, la guerre de Cent ans fait rage, la Grande Peste et les famines également et tout les petits et grands seigneurs ne trouvent rien de mieux que de s’entre-assassiner – je fondais beaucoup d’espoirs dans ce court roman de Pierre Combescot qui osait enfin s’attaquer aux fondements du mythe de Barbe Bleue – non que la Petite Sirène ou Cendrillon me gonflent, mais reconnaissons que le personnage de Barbe Bleue est bien plus palpitant. Un opus heureusement court car très décevant.

Le problème majeur des romans historiques est qu’ils sont en général très/trop long, leurs auteurs voulant trop en faire, caser un maximum de détails prouvant la supériorité de leur ouvrage sur les autres, etc… Pierre Combescot réussit ce petit exploit d’être à la fois ennuyeux et d’étaler sa science en moins de 200 pages.

Pierre Combescot balaye une période allant de l’avant à l’après mort de Gilles de Rais, son personnage censé être le principal. Dans sa volonté de vouloir en replacer le plus possible avec le moins de paragraphe, on ne comprend plus rien à moins de connaître tous les protagonistes des conflits et enjeux. Un arbre généalogique n’aurait pas été superflu. Se recentrer sur le personnage était de rigueur, qu’importe de savoir quelles alliances se faisaient et se défaisaient, elles ne servent en rien la narration. Rien non plus sur une tentative de traduire la complexité psychologique d’un homme qui a reconnu tous ses crimes (viols, meurtres, pédophilie…), reconnaissant qu’il avait agi pour son plaisir et sa délectation charnelle, tout simplement.

« Mon plaisir et ma délectation » personnelle eurent été d’avoir une fiction aussi passionnante et vivante que mes cours d’histoire d’Hypokhâgne : du sang, des descriptions précises des sévices infligés aux jeunes victimes de Gilles de Rais, les pieux des gardes suisses transperçant les chairs des cavaliers, les cadavres et gémissements des blessés…  Aucune odeur n’est retranscrite, aucun frémissement de poitrine, pas de bruit de couloirs non plus… rien dans ce roman n’est vivant et stimulant, on ne vit pas ce livre. Et de ce fait cela devient plus rébarbatif qu’un mauvais manuel d’histoire.

Déception donc que de voir un écrivain ne pas être capable d’assumer d’inclure une part de fiction dans son récit. Il ne sait donc plus imaginer ? Il est pourtant précisé “roman” sur la couverture du livre, c’est bien que l’auteur devrait se sentir libre de créer. C’est alors qu’il n’est pas fait pour parler de ce troublant et fascinant personnage qu’a pu être Gilles de Rais, un homme qui tout en étant homme de culture et de goût (intérêt pour la musique, l’art ou dévotion chrétienne) su se révéler être le plus grand pédophile et assassin de son siècle, peut-être même de l’histoire française (on évoque plus de cent victimes).

Préférer les ouvrages historiques de Claude Gauvard sur le sujet (Violence et ordre public au Moyen-Age, Pratiques sociales et politiques judiciaires dans les villes de l’Occident à la fin du Moyen Âge).

Note : 3/10

 

LE CONTRAIRE DE LA MORT – Roberto Saviano juillet 22, 2009

Classé dans : Chroniques Littérature — Violette Roll @ 6:31
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Auteur italien / Nouvelles, documentaire / Traduction Vincent Raynaud / 2009

En publiant Gomorra  Roberto Saviano a accepté de mettre fin à sa vie. Pour avoir dénoncé en détail les pratiques de la mafia napolitaine, il a donné sa vie. Il n’est pas encore mort, mais déménage chaque semaine, ne sort jamais seul et est privé de toutes les petites surprises qui donnent à nos existence un soupçon de frisson et d’humanité nous distinguant ainsi des robots, esclaves ou animaux. Condamné à perpétuité à mener une vie austère et rigoureusement monotone pour avoir osé décrire le calvaire des populations italiennes sous le joug de la mafia… C’est tout cela qui ressort des deux courtes nouvelles, Le contraire de la mort et La Bague, à travers le prisme d’une jeune femme ayant perdu son fiancé en Afghanistan et le destin tragique de deux jeunes hommes morts pour avoir voulu résister à leur enrôlement dans la Camora.

Efficaces et justes, les mots choisis par R. Saviano décrivent, expliquent et déplorent avec une rigueur implacable les logiques mafieuses de la région napolitaine. Le tout est très court, probablement car l’auteur sait que sa vie, comme celles des populations qu’il décrit, sera de courte durée. Et lorsqu’il fait s’exprimer des personnes âgées, ce n’est pas plus heureux : « Ils aimeraient pouvoir dire que tout a changé, qu’ils ne reconnaissent plus les lieux de leur jeunesse. Mais ils les reconnaissent. C’a toujours été ainsi. Peut-être même était-ce pire avant. Le cliché du vieillard qui regrette le bon vieux temps s’effondre lamentablement, par ici. »

A la lecture de ces quatre-vingt pages, on se dit que ce que Roberto Saviano décrit a lieu pendant un autre siècle ou à des milliers de kilomètres. Et pourtant c’est bien actuellement chez nos voisins que des milliers de personnes subissent chaque semaine des violences et humiliations à doses homéopathiques. Vivre soumis et dans la crainte est le lot quotidien de chaque napolitain, cela ronge un peu plus chaque jour le moral et l’espoir de vivre comme on le souhaite. Il y a pire que la mort lorsqu’on vit sur un territoire où se côtoient les mafias, la vie n’y est pas le contraire de la mort mais un calvaire bien pire : « Silence à gauche, à droite, au centre. Tous muets. Ils sont nés dans le village de la faute, ils ne pouvaient se prétendre innocents. »

Note : 9/10

 

LA PLUIE, AVANT QU’ELLE TOMBE – Jonathan Coe juillet 15, 2009

Roman britannique / Témoignage fictif / Traduction par Jamila et Serge Chauvin / NRF Gallimard / 2009

Lorsqu’on pense aux romans de Jonathan Coe, on a en tête des romans fleuves, très bien écrits (Testament à l’anglaise, Bienvenue au Club,), des fictions replacées dans un contexte historique essentiel : Thatcher au pouvoir, déferlante du rock (Les nains de la mort), etc… et un humour grinçant doublé de personnages de nature loufoques (La maison du sommeil). Est-ce parce qu’il vieillit ou bien l’auteur a-t’il envie de s’essayer à un autre registre ? Toujours est-il que The rain before it falls est une courte chronique d’une femme lesbienne qui, par le biais d’un magnétophone, livre un témoignage de sa vie à une jeune femme aveugle qu’elle n’a vu que quelque fois dans sa vie. Jusque là, on se dit que les rebondissements vont fuser, que les histoires seront abracadabrantes et très drôles. Mais force est de constater (à la lecture) que le style et le ton ont changé : chronique du roman le plus tristement sombre de Jonathan Coe.

Avant tout, je passerai vite sur la traduction, à commencer par le titre, mais il faut garder en tête qu’il ne s’agit que d’une interprétation et, peut-être que la version originale était plus piquante. Cela dit, j’ai d’emblée eu beaucoup de mal à entrer dans le roman en raison de ce titre. En bon français, la bienséance et l’élégance exigent une négation d’ornement : La pluie, avant qu’elle NE tombe. Et lorsqu’on remarque en prime qu’ils s’y sont mis à deux pour traduire, on commence à se dire que c’est mal parti – Et, blague mise à part, c’est tout de même un peu un comble de s’appeler Chauvin lorsqu’on est traducteur non ? Bref, tout cela pour dire que je m’attaquerai à nouveau à ce roman dans quelques années en anglais et que j’espère que cela sera mieux.

Le prisme de narration adopté par l’auteur est original et astucieux : une femme (Gill) et ses filles écoutent des cassettes laissées par leur tante (Rosamond) avant sa mort, lesquelles cassettes sont destinées à une autre femme (Imogen). Imogen est aveugle et a été adoptée à trois ans et ces cassettes mettent des mots sur vingt photos de sa famille biologique. La narration répond à plusieurs questions relevant du secret de famille : pourquoi Imogen a été adoptée, pourquoi Imogen est aveugle, pourquoi sa famille biologique n’a pas cherché à la contacter, quelles étaient les psycho-pathologies des membres de sa famille biologique… etc. Gill et ses filles, bien que nièce et petites nièces de la défunte, n’avaient jamais eu connaissance de tout cela et découvrent ainsi tous ces non-dits.

Le roman est sombre, poignant, l’écriture fluide… mais cela s’arrête là. On ne retrouve pas l’énergie créatrice qui caractérise d’habitude les romans de J. Coe. L’auteur semble avoir oublié cette règle simple qu’il a toujours appliqué à la lettre jusque là : du réalisme oui, de la tragédie pourquoi pas… mais du pathos jamais. Grace au second degré, au cynisme ou à l’explication transversale de certains éléments, J. Coe avait toujours permis ce détachement du lecteur, ici on ne lit qu’un très lourd et très triste témoignage qui peut vous tomber dessus sans prévenir durant votre vie. Le concept de famille est déjà suffisamment amoché dans nos sociétés actuelles, il n’est pas nécessaire d’en faire une fiction si elle n’apporte rien de plus que cela.

Est-ce l’auteur ou bien moi, lectrice, qui vieillit ? Un peu des deux surement, mais c’est bien la première fois que je ressort à la fois déçue, triste et amère d’un livre de cet auteur qui reste majeur pour moi.

Note : 6,5/10

 

SYNGUE SABOUR – Atiq Rahimi juin 30, 2009

Roman Afgan / 2008 /Prix Goncourt / POL

Jeudi 11 décembre 2008, je viens de renverser mon café sur les rails pour réussir à attraper le TGV, début d’une journée bien remplie. Il est à peine 8h30 et je tente de reprendre mon souffle. Lorsque je regagne ma place, l’homme en face de moi me dévisage, un sourire bienveillant au coin des lèvres. Ses yeux noirs pétillent, il discute avec entrain avec ses deux collègues, son français est impeccable. Nous plaisantons depuis trente minutes lorsque je réalise que si ce visage m’est familier, c’est simplement parce qu’il fait toutes les couvertures des magazines littéraires de ces dernières semaines : j’ai pour interlocuteur pendant les quatre heures à venir Atiq Rahimi, le nouveau Prix Goncourt. Six mois plus tard, j’ai dévoré Syngue Sabour avec autant d’entrain et cette même impression de bien-être que lors de cette rencontre impromptue.

Syngue Sabour signifie Pierre de Patience, celle à qui l’on peut confier tous ses maux sans craintes, jusqu’à ce qu’elle éclate et libère celui qui a mal. Ici, le mange-chagrin prend les traits d’un homme dans le coma, tombé au combat en Afghanistan et soigné par sa femme qui lui confie ses secrets. Et elle lui raconte tout, sans détours, sans exception. Qu’elle ne l’aime pas pour commencer, qu’elle n’a jamais connu plus piètre amant ensuite, qu’elle ne lui a jamais donné d’enfants pour finir. La religion musulmane rythme les pages du roman, au pays des burkas une femme maudit le mollah et les remontrances qu’il se permet de lui faire. L’écriture est souvent minimaliste, ne laissant que les mots essentiels raconter une guerre civile, la souffrance d’une jeune femme et la routine de son quotidien :

« Le soleil se couche.

Les armes se réveillent.

Ce soir encore on détruit

Ce soir encore on tue. »

Ce récit, bien qu’empli de violence,  est d’une douceur et d’une poésie à toute épreuve, notamment contre le chagrin profond et lancinant. Les muscles se relâchent, le thorax se gonfle à nouveau d’air frais, le sourire reprend ses droits sur le visage, la Syngue Sabour a opéré.

Je n’oublierai jamais cette rencontre hasardeuse, ni le livre qui va avec. A lire en prenant son temps, en relisant des passages au besoin. Des livres comme il nous en manque trop souvent. Un premier roman époustouflant.

Note : 9/10

 

 

LE LIVRE DES LISTES – Wallace & Wallechinski juin 21, 2009

Document atypique / Adaptation française par Jacques Chancel et Marcel Jullian

Nouvelle curiosité retrouvée grâce au déménagement, Le Livre des Listes date de 1977 (1980 pour l’adaptation) et s’avère aussi inutile qu’instructif. En effet, il s’agit d’une compilation de listes en tous genres, classées selon 20 catégories. Cela rappelle le bon vieux temps des classes prépas où l’on ingurgitait la « culture » à grand coup de bachotage et cela s’apparente parfois à un livre des records…

Vous apprenez ainsi que le Roi Mongut (Siam) a épousé 9000 femmes, que les cigarettes françaises les plus fortes étaient les Boyard Maïs sans filtre (45 mg de goudron), qu’Isaac Newton mourut vierge et que cela fut source d’insomnies chez lui tout au long de sa vie, qu’Attila est mort « en pleine action » ou que l’autographe de Jules César valait 10 000 000 francs de l’époque… Mes préférées sont probablement celles regroupées sous l’appellation Crime et châtiment où l’on retrouve les histoires des plus grands malfaiteurs, vols, arnaques, procès… On remarque ainsi que parmi les « 11 malfaiteurs qui ont tenu la police en haleine », la majorité sont devenus des héros de films ou chansons (Jesse James, Bonnie and Clyde, Baby Face Nelson, Mesrine ou Pierrot Le Fou).

Figurent également des listes parfaitement absurdes comme le dénombrement de «  79 homosexuels et bisexuels célèbres » (pourquoi 79 ?) ou de « 17 bruits d’animaux » (saviez-vous que la bécasse croule ?). On trouve également un nombre incroyable de listes selon tel ou tel spécialiste, comme si cela apportait un grand éclaircissement sur le sens de la vie. Ainsi on nous révèle « les 10 émissions de télévision préférées de Patrice Lafont » (oui oui le type des chiffres et des lettres aime avant tout Stade 2) ou « les 10 disques que Dalida emporterait sur une île déserte » (Aznavour, Patrick Juvet et Barbara Streisand en tête).

Pourtant, parmi toutes ces listes plus ou moins passionnantes, on ne trouve pas la liste des « plaisirs solitaires ». Je ne parle pas de masturbation (navrée Messieurs, mais si quelqu’un veut se lancer…) Peut-être le mariage était-il une maladie encore trop répandue à l’époque, toujours est-il que, vivant d’ordinaire en couple, j’ai eu la joie de redécouvrir bon nombre de plaisirs que l’on a uniquement lorsqu’on est seul(e) :

1)     Mettre autant d’ail qu’on veut dans sa salade, autant de piment et citron qu’il nous plaît dans le poisson, ou faire une colline de gingembre et cardamome dans son yaourt sans passer pour quelqu’un au palais détraqué.

2)     Parler aux objets sans retenue (non je ne n’ose pas d’habitude parler à ma plante préférée ou être aussi délicate avec la lampe lorsque je change une ampoule)

3)     Repasser en regardant des vieux films d’Art et d’Essai (et oui, d’ordinaire il faut se contenter d’une émission télé un peu clichée comme Desperate Housewives, mais devant Dieu vomit les tièdes, le repassage prend réellement tout son intérêt).

4)     Sauter dans des flaques sans retenue dans la rue sans se demander si quelqu’un regarde et appelle les urgences psychiatriques.

5)     Passer 15 fois le même disque d’affilée, dans l’ordre, à l’envers et en shuffle à 80 dBa pour finalement déclarer que ce disque est mauvais.

6)     Sortir toutes ses chaussures et toutes ses robes, les admirer / nettoyer / réparer / classer par couleur et par adaptation à la saison, les laisser prendre l’air un peu partout… et tout remettre à sa place avec un sourire satisfait.

En conclusion, j’ai une pensée pour tous ces célibataires qui ne se rendent pas compte de la chance qu’ils ont…  Si vous aussi, souhaitez apprendre ce que sont l’éminence thénar, l’art de graticuler ou la maîtrise du vidrecome ; ou si vous souhaitez me proposer une nouvelle liste pour une édition 2010 du Livre des listes, ne vous sentez pas timides !

 

HOW TO BE GOOD – Nick Hornby juin 20, 2009

Auteur britannique / Roman / Comédie grinçante / traduction de Isabelle Chapman

Les déménagements servent à retrouver quelques petits trésors. Il y a plusieurs années,  j’avais dévoré d’affilée quatre romans de Nick Hornby (High Fidelity, About a boy, Carton Jaune) je les avais tous apprécié pour des raisons différentes. Mais rétrospectivement, seul How to be good me posait ce problème assez récurent lorsqu’on lit beaucoup : pourquoi donc j’ai aimé ce bouquin ? De quoi ça parle ? Alors lorsque j’ai retrouvé une traduction dans un des cartons, j’ai relu… et je n’ai pas changé d’avis. La Bonté : mode d’emploi compte parmi les belles parures de la collection de bijoux de Nick Hornby.

L’histoire est somme toute banale : une femme, affublée d’un mari qu’elle n’aime plus vraiment et de deux enfants qu’elle supporte modérément, remet tout en question en réfléchissant sur sa vie, le sens de sa vie, l’intérêt de ses actes et… la bonté en général. S’ensuit un pétage de plomb global de la famille qui se met à adopter des comportements aussi absurdes que jubilatoires : adoption d’un sdf, recours aux médecines occultes… Une trame plutôt classique pour Nick Hornby si ce n’est que cette fois la narration vient d’une femme, exercice assez complexe dont l’auteur se sort bien. La traduction laisse parfois à désirer mais dans l’ensemble, l’esprit et le style du romancier est respecté.

Soudain, aux trois-quarts du roman, tombe la phrase décisive qui à elle seule, place très haut How to be good dans mon estime :

« Nous avons bu et écouté un groupe de musique électronique français, Air, qui privilégie les instrumentaux et doit être exquis à écouter dans un ascenseur ».

Air ou la musique d’ascenseur haut-de-gamme, c’était donc pour cela que je gardais une impression très positive de ce livre ! Le mystère est donc résolu, je suis ravie d’avoir relu How to be good qui au delà de ses considérations musicales pertinentes, permet de réfléchir un tant soit peu aux actes qui rythment notre quotidien, aux choix que nous faisons ou non. A lire et relire, à déguster comme une cerise sur un gâteau.

Note : 8,5/10

 

QUI TOUCHE A MON CORPS JE LE TUE – Valentine Goby avril 6, 2009

Roman français / 2008 / 136 pages

A la lecture du titre, ce livre attrapé par erreur dans un rayonnage ne m’a pas quitté avant le point final. Le titre interpelle, le sujet tout autant, et lorsque c’est une femme qui s’empare du sujet en prime, on ne peut plus reculer.

Heureusement que l’opus est court, ça limite les dégâts est la première idée qui m’a traversé l’esprit en referment le livre. Septième ouvrage de cette jeune auteure, pas de raison d’être clément quant à la qualité d’écriture et de narration. Descriptions trop abondantes, énumérations à n’en plus finir, comparaisons surfaites… on peut reprocher beaucoup de détails à Valentine Goby qui ne propose pas un roman fluide mais une écriture chaotique et cahotante parfois un peu pénible.

Cependant, rapporté au sujet dont traite l’ouvrage, il s’agit d’une écriture finalement assez subtile. Trois personnes ont en commun la mort. L’une – Marie G . alias Marie-Louise Giraud, seule femme de France à avoir jamais été condamnée pour être faiseuse d’anges et parallèlement mère de deux enfants – va avoir la tête tranchée. L’autre – Lucie L. – ne vit plus depuis qu’elle s’est débarrassée de son deuxième fœtus. Le troisième enfin – Henri D. alias Jules-Henri Desfourneaux, exécuteur servile responsable de plus de 350 têtes dans le panier – est le bourreau ayant la lourde charge d’exécuter la première. Nous sommes en France il n’y a pas si longtemps. 1943. La narration est à la fois intérieure et extérieure et si l’on peut se demander si ce choix est pertinent, il apparaît rapidement assez intéressant. Parce que Valentine Goby est une femme. Elle peut comprendre ce qu’est la construction ou la perte d’une chose à l’intérieur de soi. Qu’une femme, même sous le Régime Travail-Famille-Patrie peut avoir envie de ne pas fonder de famille. Que la sacralisation de la mère est un des maux les plus graves du statut de la femme. Et que ce sujet est malheureusement toujours d’actualité. Elle ne peut en revanche qu’imaginer ce qui se passe dans la tête d’un bourreau, un homme qui a perdu son fils (suicide) mais qui continue machinalement d’ôter des vies. C’est bien le thème de la liberté qui s’ébauche peu à peu : liberté de vie ou de mort sur son corps et sur le corps des autres. On exécute la femme qui fait avorter mais pas les femmes qui avortent ? On ne peut pas à la fois avorter, faire avorter et être une bonne mère ? Dans quelles mesures peut-on légiférer, dans quelles limites ? Pour quels résultats et quelles souffrances / joies ? Toutes ces questions sont comme les soubresauts de l’écriture de V. Goby, complexes et indigestes.

Mi-fiction, mi-documentaire, V. Goby a très probablement pris plus de plaisir à rédiger son roman que ses lecteurs à le lire. Elle aborde néanmoins un sujet toujours épineux de nos jours. Aujourd’hui, en France, la peine capitale est abolie, l’avortement est autorisé sous cadre juridique strict (limite entre avortement et infanticide). La culpabilité de ne pas être mère elle, demeure. Celle de ne pas parvenir à être de “bons parents” également. Résolution partielle d’un problème, qui en fait surgir de nouveaux : la question de l’euthanasie, de l’internement psychiatrique, de la détention à vie… On a encore du pain sur la planche.

Note : 7/10

 

ZONES HUMIDES – Charlotte Roche mars 24, 2009

Roman allemand / 2009 / 226 pages

A l’heure où le Pape débite des conneries plus énormes que le trou de la couche d’ozone à propos des pratiques à adopter en matière de sexualité, paraît en France Zones Humides, la traduction du best-seller allemand Feuchtgebiete. Premier roman d’une (encore) jeune femme, on y parle de pratiques sexuelles, en détails, sans ornements.

Helen Memel a 18 ans, trois ans de pratique de la sodomie et 2 ans de fréquentation du bordel (pour les relations homosexuelles), adore grignoter ses sécrétions vaginales et nasales et a un ami qui la rase intégralement chaque semaine sans rien lui faire d’autre car elle est trop jeune. Sinon elle s’est faite stériliser pour ne plus perpétuer la dynastie familiale, élève à la place des avocatiers dont elle prend soin notamment en se servant régulièrement des noyaux en guise de boules de Geishas, elle déteste les maniaques de l’hygiène et s’amuse à faire des expériences sales. Enfin, elle a des hémorroïdes et se fait opérer, avec l’espoir secret que ses parents divorcés se remettent ensemble par le seul fait qu’ils se voient ensemble dans la chambre de leur fille. A part cela elle mène une existence d’ado normale, boit et fume des joints dans le jardin. Une vie d’ado bien remplie en somme, entre détresse affective et éclate sexuelle.

Si le livre est aussi agréable à lire, c’est avant tout parce qu’il ne s’agit pas d’un témoignage mais bien d’un roman.  Cette ado est un peu trop à l’aise sexuellement pour que ce soit complètement crédible. Elle énumère un nombre de partenaires un peu trop important, elle a des fréquentations un peu louches, et surtout elle a cette anti-hygiénisme un peu trop développé qui lui aurait collé une septicémie dare-dare en temps normal (elle boycotte par exemple l’industrie du tampon en fabricant des boules de papier toilette qu’elle oublie au fond de son organisme ou mieux, qu’elle ressort, pose dans la crasse et remet après être allée aux toilettes). Ca sent le vécu, avec une bonne louche d’exagérations vraiment marrantes. On s’identifie, mais pas totalement non plus, ce qui permet de prendre du recul. Il est à parier que, si le bouquin avait été écrit par quelqu’un de plus âgée, il n’aurait pas eu le même son de cloche, passant pour des « confessions libertines » parmi d’autres, au rayon littérature érotique. Là, il s’agit de réactions sur le vif, la jeune fille donne des leçons alors même qu’elle débute sa vie sexuelle.

Le style de Charlotte Roche est actuel : clair, direct, drôle et cynique. La traduction est d’excellente facture, rendant compte du débit de parole spécifique aux ados – Est-ce que les ados allemands et français ont les mêmes débits de paroles ? selon moi non… les respirations font forcément différentes puisque les constructions de phrases n’ont rien à voir. Enfin c’est une hypothèse perso qu’il faudrait que je vérifie – et des jeux de mots et expressions qui vont avec : Une fois, j’ai eu un amant hyper-vieux. J’aime bien dire « avoir un amant », c’est franchement démodé et quand même mieux que « se faire sauter par un mec ».

Que l’on ne se méprenne pas, si le livre a déclenché un brin de polémique, ce n’est pas du fait qu’il soit érotique (il ne l’est pas spécialement, vous n’aurez pas les mains moites en le lisant) mais parce qu’il démystifie la femme. Il s’agit d’une réelle mise à nu du corps féminin, de ses recoins intimes, de ses pratiques égoïstes et de ses astuces pour avoir des rapports sexuels de qualité. Jamais les féministes (Le Deuxième Sexe) ou les auteures un peu provoc’ (Vie sexuelle de Catherine M.) n’ont révélé les trucs simples de leur sexualité comme par exemple le fait qu’ « Il faut toujours mettre un doigt dans le cul des hommes, pendant les rapports, pour qu’ils jouissent mieux. »  ou que « si les hommes veulent des femmes épilées, ils n’ont qu’à s’en charger, au lieu de leur refiler tout le boulot. Sans les hommes, les femmes se soucieraient peu de leur pilosité. Raser l’autre (et se faire raser par lui) d’une façon qu’on trouve particulièrement esthétique, il n’y a pas mieux comme préliminaire. »

Et si on ne le révèle pas, c’est au nom du « jardin secret de la femme » et toutes les âneries du genre s’en approchant. La vérité se situe pourtant bien du côté des paroles de cette gamine : si les hommes connaissaient un temps soit peu le véritable fonctionnement du corps d’une femme, eh bien il y aurait beaucoup plus de plaisir pris sur cette bonne vieille terre. Oui Messieurs, le corps de la femme a des sécrétions diverses et variées chaque mois, non ce n’est pas forcément répugnant si l’on arrête de considérer que c’est sale. Oui les femmes ont le droit d’exiger une sexualité épanouie sans pour autant être systématiquement affublée de qualificatifs grossiers. A vrai dire, plus je relis des passages de ce bouquin, plus je me dis que leur lecture devrait être conseillée dès le collège.

Rapports sexuels en dehors du mariage, maîtrise de son corps et multiplication des possibilités amoureuses, stérilisation… autant de sujets chers à Benoit XVI, mais du point de vue adverse. L’Eglise se rend bien compte que les brebis fichent le camp : les écrits sur la liberté de choix de vie se multiplient – citons par exemple l’excellent premier roman de T. Garcia retraçant l’histoire de l’homosexualité des 30 dernières années en France, La meilleure part des hommes. Curieusement, Zones Humides a déjà été traduit dans 27 langues, comme s’il était d’utilité publique… Nous vivons dans un monde complexe, où les rapports de force laissent la sexualité comme rare amusement accessible à toutes les bourses. Alors autant en profiter et le faire correctement : en s’informant et en se protégeant.

Jalousie. C’est le premier sentiment que j’ai éprouvé en refermant le livre : j’aurais aimé l’écrire. Admiration aussi : pas facile de cracher ça sur le papier. Satisfaction enfin : il me reste toujours un créneau sur la possibilité d’une bouche:)

Note : 8/10

 

UNE EDUCATION LIBERTINE – Jean-Baptiste del Amo mars 22, 2009

Roman français / 2008 / 438 pages.

3 mars 2009 : je prend un an dans les dents et le jeune auteur Jean-Baptiste del Amo reçoit à l’unanimité le prix Goncourt du premier roman. Parler d’amour lorsqu’on choisit de s’appeller del Amo, c’est un peu pompeux. Sauf qu’en parler en évitant de tomber dans le style Harlequin, ça force le respect. Il ne s’agit nullement d’une autobiographie mais plutôt d’un hommage à une littérature si plaisante et trop souvent restée sous le manteau.

Une éducation libertine traite des codes amoureux et sexuels d’avant la Révolution Française. « Le temps des seigneurs se termine et bientôt on ne dira plus Monsieur , trop empreint de sacré et de respect », la capitale se meure, suinte, vomit… et l’on suit un jeune homme qui désire une autre vie. Gaspard est un jeune paysan qui vient de fuir son Quimper pour la capitale, avec dans l’idée de s’extraire de son bourbier natal. Il ne tardera pas à déchanter, Paris est sale et répugnante, on crève à même la rue. Pour s’en sortir, Gaspard deviendra le jouet sexuel des plus aisés. Mais à quel prix ?

Construit en quatre parties, le roman se structure autour de la ville : le fleuve, fange centrale, irrigue les rives gauche et droite en autant de maladies et perversions que l’on peut en imaginer : maladies de peau, vermines, pendaisons, meurtres, viols, suicides, mutilations… Les couleurs et les odeurs ne sont pas plus appétissantes : ocres, rouges, marrons, gris, noirs, violines, odeurs de corps décharnés, macérés dans les déjections, pourriture, moisissure… Les descriptions abondent de détails et il faut savoir ne pas ouvrir le livre après le repas. L’intrigue ne commence d’ailleurs qu’après 100 pages de description morbide. Le sujet comme le style sont directement inspirés de Choderlos de Laclos et du Marquis de Sade, avec bien davantage de réalisme. Pas de sublimation de l’amour libertin ici, les nobles s’ennuient, rotent, sont malades, sentent le vieux et les parfums entêtants, salissent de leurs défécations leurs beaux costumes et perruques… Tout n’est qu’apparat et maquillage. Les scènes de sexes sont crues et violentes, on ne prend pas de gants avec les gitons.

Dans un style parfois légèrement surfait, l’auteur dépeint la trajectoire d’un jeune homme qui quitte une porcherie provinciale et une vie faite de violence, pour un bouge en guise de capitale et une vie plus violente et humiliante que jamais. Ses souvenirs de Quimper, tous plus sordides les uns que autres et toujours teintés d’une couleur dominante (Quimper rouge, Quimper rubis, Quimper grenat, Quimper fauve, Quimper mauve, Quimper brun, Quimper gris, Quimper blanc, Quimper noir), rythment les événements de la courte vie de Gaspard.

La monographie d’un Paris répugnant vient trancher avec l’idée qu’on se fait d’une capitale, la désillusion du bonheur d’être riche coupe court à toute envie d’ascension sociale, quant au prix à payer pour vouloir assouvir tous ses fantasmes, il est si cher qu’on comprend l’intérêt de quelques compromis… Etonnant comme ces propos restent d’actualité et ce malgré une abolition des privilèges et une déclaration universelle des droits de l’homme. Le mythe de la ville comme meilleur cadre de vie a depuis la seconde guerre mondiale amorcé sa spirale inverse : retour de maladies graves et épidémiques (tuberculose, méningites…), manque de médecins, manque d’espaces verts, pollution… ne lui reste que la possibilité de s’amuser et tenter de rire, de survivre dans une époque gravement atteinte par le creusement des inégalités sociales : déclaration universelle des privilèges et abolition des droits de l’homme… c’est ce qui nous pend au nez et Jean-Baptiste del Amo l’a bien saisi. Un excellent premier roman.

Note : 8,5/10

 

LE BESTIAL SERVITEUR DU PASTEUR HUUSKONEN – Arto Paasilinna février 6, 2009

Roman finnois / 2007 / traduit par Anne Colin du Terrail

Oskari Huuskonen est un prêtre luthérien qui ne sait plus où il en est : sa foi n’est plus ce qu’elle était, sa paroisse et sa femme lui cassent les pieds… Jusqu’à ce qu’il reçoive un ourson en guise de cadeau d’anniversaire. Ce sera le début d’aventures rocambolesques.

Dans cette fable incisive, l’auteur s’attaque aux religions et leurs rites dépassés : alors même que le pasteur perd sa foi, son ourson Belzébuth s’avère mimer à la perfection tous les rites religieux et semble habité d’une grande piété. Il permettra même d’éviter un schisme lors d’un congrès à Malte en… mordant les ecclésiastiques.

« Pour l’évêque, il était inconvenant qu’un ecclésiastique se promène avec un ours. C’était trop original. Un prêtre doit être quelconque, de préférence un peu plus banal que la moyenne, même, c’est la meilleure façon de diffuser la bonne parole. 

- C’est comme cela aussi à la télévision, dit l’évêque. Plus les émissions sont idiotes, plus elles font de l’audience. L’Eglise doit vivre avec son temps et abaisser d’un bon cran le niveau intellectuel de son message»

Pendant ce temps, Oskari divorce de sa femme, se fait défroquer, couche avec plusieurs femmes plus ou moins stupides, pratique le lancer de javelot ascensionnel… et finit par faire fortune grâce à son ours !

Les voyages forment la jeunesse a-t’on coutume de dire, ils forment indéniablement la vieillesse également. Après avoir vécu toutes ces aventures loufoques à travers l’Europe, Oskari est prêt à revenir s’ennuyer au fin fond de son bled finlandais.

Le tout est cynique et comme toujours avec Paasilinna, très drôle. La traduction est ici très dynamique et comporte plusieurs expressions bien imagées : ainsi l’ours est qualifié de « courte-queue ». Le style retranscrit également très bien la plume acérée de l’auteur.

360 pages à lire d’une traite, pour se détendre.

Note : 8,5/10